Prologue

Par JLN :: 08/06/2007 à 4:54 :: St Etienne Santiago premier chapitre

Septembre 1973, Amérique du sud.    

 

            Il aurait dû s’en douter. Il le savait probablement, d’ailleurs, au plus profond de lui-même. Mais les faux semblants l’avaient emporté jusque-là, recouvrant la fange de vernis. Amitié. Aventure. Idéaux… Sauf que maintenant, c’était fini. On ne jouait plus.

Coyote eut soudain du mal à respirer. Jusqu’à ce nom de guerre ridicule qui lui restait maintenant en travers de la gorge. Malgré l’heure matinale, la moiteur s’était déjà emparée de l’espace. Le ventilateur fatigué de la cuisine de l’hôtel San Cristobal ne changeait pas grand-chose à l’affaire. Coyote se demanda à quel moment l’hôtel pourrait à nouveau voir affluer les touristes. Les derniers avaient été évacués par les Américains, juste avant le bombardement du Palais présidentiel.

            Soudain, la femme hurla quelque chose en espagnol. Coyote interrogea du regard le second Européen présent dans la pièce transformée en  salle d’interrogatoire. Un gamin tout juste sorti de l’adolescence, comme lui. Le jeune homme,  qui se faisait appeler " Snake ", souffla :

 

— Elle dit qu’elle ne parlera pas tant qu’elle n’aura pas ses médicaments. Elle est épileptique, ou quelque chose comme ça…

 

Coyote regarda la fille. Elle était assise sur une chaise de bar, adossée à une colonne métallique. A trois mètres d’elle, lui faisant face, se trouvait son frère, contre une deuxième colonne. Tous deux étaient menottés.  Snake et Coyote faisaient partie de l’expédition qui les avait raflés au saut du lit. Aranxa et Carlos Garchez. Deux étudiants dénoncés par un commerçant. Soupçonnés d’être membres du MIR[1]. Un homme en tenue militaire, crâne rasé et brassard noir, lança en direction de la fille :

           

— No estamos aqui para cuidaros, gamberros. Pero antes de morir escupitais el nombre de vuestros compaňeros ![2]

 

            Il semblait être le chef de l'équipe. Deux autres militaires locaux et les deux Européens complétaient le quintet. Le regard de la fille s’arrêta sur Coyote. Ce dernier comprit que la braise et le velours de ces yeux noirs seraient à jamais ses compagnons de route. Pour le meilleur ou pour le pire. Il était trop tôt pour le dire. Il se leva, et esquissa un geste en direction de l’arme automatique qui gisait à ses pieds. Le chef souffla alors à Snake, tout en gardant un oeil sur l’autre Français :

 

— Di a tu compňero que vaya a buscar a la medicina. Ahore sabe donderire. Y tu, te guedas con nosotros...[3]

 

Snake traduisit d’une voix blanche. Coyote, soulagé, se leva et sortit sur l’avenue Providencia. Il arracha son brassard, signe de reconnaissance des membres de la DINA[4] lors des opérations de police. Il fourra le tissu au fond de sa poche. Il héla un bus vide, qui ne s’arrêta pas. Le chauffeur arborait un rictus terrorisé. Visiblement, l'homme ne savait plus que faire, à part continuer à rouler à tombeaux ouverts dans sa ville dévastée. Aranxa habitait à sept ou huit cents mètres de l’hôtel. Par chance, dans la même avenue. Coyote était encore incapable de se repérer dans Santiago. Il se résolut à se rendre chez la jeune fille en courant. Quelques cadavres jonchaient les trottoirs. Personne n’y prêtait attention. Les rares passants pressaient le pas, ignorant la sueur qui plaquait les chemises sur la peau. Ça et là, quelques bâtiments brûlaient.

Une demi-heure plus tard, un des militaires, répondant au signal convenu, lui ouvrit la porte de service du San Cristobal. L’homme l'accueillit avec un sourire mauvais, alors qu’il se précipitait vers la cuisine. Coyote serrait les médicaments dans la main. Une vieille femme en pleurs, la mère sans doute, les lui avait remis. Elle attendait, seule dans son modeste salon, devant un poste de radio qui crachait des airs militaires. Le sachet était tout prêt, posé sur ses genoux.  Coyote n’avait pas osé la regarder en face, mais il avait pris sa décision. Il n’en avait plus rien à foutre de cette folie humaine. Rien à foutre de Snake, du chef, de la DINA, du communisme et de tout le reste. Il était venu là plus par fanfaronnade et désœuvrement que par pure conviction. Il était venu pour montrer à ceux de leur groupuscule de la Fac de droit de St Etienne qu’il  "en avait". Et aussi pour impressionner leur pasionaria. Tous en étaient secrètement amoureux. Mais maintenant, les yeux d’Aranxa avaient chassé ceux de Nadège… Coyote savait qu’il fallait que cette fille et son frère soient libérés sur le champ. Cette évidence s’imposait à lui, il ne pouvait en être autrement. 

Ce qu’il vit en premier, en pénétrant dans la cuisine, ce fut le regard de Snake. Les yeux lui sortaient littéralement de la tête. Puis il vit le frère. Carlos. Son sang s’écoulait d’un trou noir, au milieu du front. Une flaque s’étalait déjà à ses pieds. Mécaniquement, Coyote tourna la tête en direction de la sœur.  La tête d’Aranxa formait un angle incongru avec le reste de son corps. Ils s’étaient servis de son foulard rouge pour la garrotter contre le pilier.

Le sachet de médicaments toujours dans sa main crispée, Coyote regarda tour à tour les protagonistes. Le chef finissait une bouteille de Mescal, à même le goulot. Il lança quelque chose à l’adresse de Coyote. En riant.  Snake traduisit :

 

— La fille a parlé. Toi, Coyote, tu restes avec Sancho. Pour évacuer les corps. Nous, on va chercher les autres.

— Tu te rends compte de ce que tu as fait ?… Snake ! Tu pouvais pas les en empêcher ?

 

Snake hésita un instant, fixant son compagnon de ses yeux exorbités.  Puis il saisit son revolver, le passa à sa ceinture, et rejoignit les deux militaires qui l’attendaient devant la porte de service…

Coyote les regarda partir, puis se précipita au dessus du vaste évier et vomit. Sancho avait déjà détaché Carlos, et entreprenait de le traîner jusqu’à la cave. Sans prêter la moindre attention aux états d’âme du jeune Français…

 

 

 

 



[1] Mouvement de la gauche révolutionnaire chilienne.

[2] On n’est pas là pour vous soigner, bande de voyous. Mais avant de mourir, vous allez nous cracher le nom de vos copains !

[3] Dis à ton pote d’aller chercher les médicaments. Il sait où elle habite, maintenant ! Toi, tu restes avec nous…

[4] Direction nationale du renseignement au Chili.

Jean-Louis Nogaro - Blog créé avec ZeBlog