Les prédateurs, premier chapitre

Par JLN :: 26/11/2008 à 3:30 :: Les predateurs premier chapitre

12 mars 2004, Toulouse, Haute-Garonne.

 

            Bruno Bouysse menait une vie agréable. Rien de bien fantastique, mais une vie agréable. Rythmée par les journées au garage et les soirées au bistrot, avec les copains. Cambouis, Pastis et tarots formaient les piliers de cette existence sans histoire. Quelques sorties au Stadium venaient ponctuer le quotidien d'une petite note de fantaisie. Uniquement lorsque les grosses cylindrées venaient défier les Toulousains dans leur antre. Les week-ends et les cinq semaines de congés annuels se déroulaient paisiblement, sur le même tempo. Le cambouis, ce n'était alors plus au garage, mais sur les parkings et sous les capots des voitures des copains. Bruno Bouysse avait des prix sur les pièces de rechange, mais il mettait un point d'honneur à ne pas faire de bénéfices là-dessus. Les copains payaient les cardans, pots d'échappement et autres plaquettes de frein au comptant. Pour la main d'œuvre, pas question d'argent. Bruno Bouysse payait moins de tournées pendant quelques jours, tout simplement.

            Il vivait seul, dans un pavillon hérité de ses parents, en banlieue. Résidentielle, la banlieue. Un jardinet aurait pu agrémenter le devant de la maisonnette, mais Bouysse n'avait pas la main verte et se contentait de passer un coup de tondeuse dans les herbes folles, de temps à autre. Il ne recevait jamais personne. L'intérieur était plus ou moins bien tenu, mais cela n'avait guère d'importance. Bouysse n'utilisait sa maison que pour y passer les nuits. Le frigo était condamné au vide perpétuel, et la cuisinière n'avait plus servi depuis le décès de sa mère, cinq ans auparavant. Seule pièce d'électroménager fonctionnant encore avec une relative régularité, la cafetière se dissimulait sous des taches brunâtres. Bouysse ne lisait pas, n'avait plus de télévision, n'allait pas au cinéma, ne pratiquait aucun sport. Il réparait des bagnoles, jouait aux cartes et buvait du Pastis avec ses copains. Il ne parvenait pas à mettre de l'argent de côté, mais son salaire lui suffisait amplement pour mener la vie qui lui plaisait.

            Les filles ne l'intéressaient guère. Il avait tenté quelques expériences, mais toutes s'étaient avérées plus ou moins désastreuses… Il n'avait pas insisté. Ses potes n'avaient pas connu beaucoup plus de réussite dans leurs entreprises de séduction. Deux d'entre eux s'étaient mariés, pourtant. Le premier avait divorcé au bout de deux ans. Ce n'était pas l'envie d'en faire autant qui manquait au second mais plutôt le courage de partir… Quand il avait trop bu, celui-là, il pleurait.

            Le 12 mars 2004, à sept heures quarante-cinq, l'équilibre que Bouysse avait su trouver dans la vie chancela. Il venait d'arriver dans le local réservé aux employés du garage et s'employait à enfiler la tenue de rigueur – une combinaison rouge avec les armes de l'entreprise calligraphiées au niveau du cœur – lorsque le patron fit irruption. Bouysse se fit la remarque qu'il n'avait encore jamais vu ce dernier entrer en ce lieu. Il n'avait pratiquement jamais vu le patron ailleurs non plus.

 

    Bouysse, repose ta combinaison.

    Qu'est ce qui…

— Il se passe que j'ai une question à te poser : Qu'as-tu fait de la bouteille de Bordeaux ?

    Quelle bouteille ?

— Le représentant en pneus que tu as reçu hier. Il t'a laissé une bouteille, oui ou non ?

    Ben… oui. Mais d'habitude…

    D'habitude quoi ?

— Eh bien d'habitude, quand un représentant apporte un cadeau… et ben on le garde.

— C'est du vol Bouysse. Les cadeaux, c'est pour le garage. Pas pour les employés. Tu as volé l'entreprise, c'est grave.

 

Bouysse regarda le patron. Il devait déconner… Tout le monde faisait ça, ramener à la maison les petits cadeaux des représentants. Mais le patron n'avait pas l'air de déconner. Pas du tout. Bouysse tenta de sauver sa peau.

 

    Tout le monde fait ça. Depuis des années !

— Ah bon ? Et bien, c'est fini, ça. Les bouteilles, c'est pour les fêtes et cérémonies.

    Hein ? Mais on n'en fait jamais des f…

—On va en faire, maintenant. Et la première, c'est pour ce soir. Pour arroser ton départ.

    Non, mais ça va p…

— Allez, tu discutes pas. Tu poses la combine, tu rends la clé de ton placard et tu rentres chez toi. Tu pourras le siffler ton Bordeaux. Tu as du temps devant toi maintenant.

 

Bouysse resta un moment planté là, sa combinaison rouge à la main. Il hésita, ne sachant quelle attitude adopter. L'envie de foutre son poing dans la gueule de ce petit con le démangeait. Mais il se doutait que ce n'était pas ce qu'il y avait de mieux à faire. La porte du local était fermée. Bouysse devinait des formes à travers la vitre translucide. Les collègues n'osaient pas entrer. Sûr que certains étaient au courant de ce qui se passait. Il jeta la combinaison au sol, ainsi que la clé de son placard. Le douze mars 2004 à neuf heures, Bruno Bouysse ne faisait plus partie de la société pompeusement nommée "A l'avant des Limousines". Le patron aimait beaucoup Alain Bashung. A dix heures et quart, il reposait une bouteille de Bordeaux vide sur la toile cirée douteuse de la table de cuisine. Il était tout seul dans sa petite maison de la banlieue résidentielle de Toulouse. Il faisait beau. Il fut un peu malade.

 

Jean-Louis Nogaro - Blog créé avec ZeBlog