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Le blog d
Bar “le Kiev ”, St Etienne, 14H.
Le patron avait été très clair : "Tu as carte blanche, mais cette histoire ne doit jamais remonter à la surface ! Tu sais de quoi je parle. Tiens-moi au courant. Et je te préviens, ça urge !"
Léon Farges avait senti une pointe d’excitation lui chatouiller le bas du dos. Jusque-là, son rôle de conseiller et d’homme de main en chef du Directeur de la BSG (Barébian Sécurité Gardiennage), en dehors des fonctions officielles pour lesquelles il était grassement rétribué, ne lui avait que trop rarement fourni l’occasion d’assouvir sa faim de prédateur urbain. Quelques passages à tabac de colleurs d’affiches, quelques mises au point lors d’attributions de marchés, un peu d’intimidation de temps à autre. Léon Farges faisait partie de ces hommes prêts à tout pour mener une mission à son terme. Personne ne l'avait jamais vu douter de quoi que ce soit. Dans son milieu, amis et ennemis ne l'appelaient par son véritable nom qu'en sa présence. Pour tout le monde, Léon Farges était "le Barge". Il n'ignorait pas ce sobriquet, et en retirait même une certaine fierté. Deux fois, il avait dû tuer. Sans d’ailleurs que la moindre émotion n’ait eu à traverser son cerveau programmé pour le mal. Des affaires banales, sans alternative ni planification préalable. Son machiavélisme quasi maladif n’avait pu y trouver son compte. Jusqu’alors, aucun défi intellectuel n’avait présenté suffisamment de complexité pour lui résister au-delà du temps nécessaire à boire un verre au bistrot. Mais cette fois, Nikos Barébian semblait coincé, et lui, Léon Farges était bien le seul, comme lors de cette fameuse nuit, à pouvoir le tirer d’affaire. Dix-huit ans déjà qu’il avait forcé la main à celui qui deviendrait son patron. Aujourd’hui, c’était Nikos qui était demandeur.
Il traversa la place de l’Hôtel de ville et s’engouffra dans un de ces cafés qui avait connu son heure de gloire et de prospérité en 1976, alors que les “Verts” faisaient vibrer l’Europe. Il faut dire qu’à cette époque-là, les Européens venaient en faire vibrer des verres, au “Kiev” ! Le nom était resté, l’ambiance avait changé, comme dans le reste de la ville. Mais Farges aimait cet endroit. Il y avait son poste de commandement, et y passait plusieurs fois par jour. Ce jour-là, pas question de s’installer en terrasse. L'hiver, qui avait eu du mal à trouver ses marques semblait enfin en mesure de prendre le dessus sur cet automne triste et humide, déjà phagocyteur de l’été précédent. Il s’installa bien au chaud, sur l’une des banquettes du fond. Sans qu’il n’ait besoin de commander, Ernest, le patron lui apporta son "PPP" : l'édition quotidienne du "Progrès", arrosée d'un Picon Pelforth.
Les nouvelles sportives expédiées, - rien d’intéressant du côté des clubs de foot locaux- Farges s’appesantit sur la page politique. La chance était avec lui, comme c’était souvent le cas quand il rencontrait un problème. Un quart de page était consacré au maire et conseiller général d’une cité de la périphérie stéphanoise, sous le titre : “Trop d’Ougine tue l’Usine !” Farges s’amusa à se répéter mentalement la phrase... Pas facile ! Après une lecture approfondie de l’article, il ne put réprimer ce qui chez lui faisait office de sourire. Un imperceptible pincement de l’intérieur des lèvres entre les incisives et l’esquisse d’un clignement de l’œil droit. Le fameux Victor semblait bel et bien embarqué dans une affaire qui risquait de lui coûter ses mandats, d’après le journaliste. Cet imbécile de gratte-papier était loin de se douter qu’il risquait d’y perdre bien plus encore... Une réunion publique se tenait le soir même. Farges y serait. Une photo, montrant l’élu paraphant un document de la main gauche, illustrait l’article. Tout cela proposait un sujet de réflexion supplémentaire à l’exécuteur des basses oeuvres de la très honorable BSG.
Tout en téléphonant à Hermann Zeuter pour lui fixer un rendez-vous le soir même au “Kiev”, Farges se rendit compte que son activité cérébrale trouvait enfin un terrain de jeu digne de ce dont elle était capable. La machine était lancée, ça tournait très vite. Le rêve de l’exécution parfaite d’une tâche, l’enregistrement des différents paramètres, la recherche de faits ensevelis au plus profond de sa mémoire, les formulations inconscientes d’hypothèses et l’imminence de l’action réussissaient à le transformer, physiquement parlant. L’homme, d’aspect généralement austère et plutôt détaché de ce qui se passait autour de lui, semblait prendre soudainement la lumière. D’accessoire, il prenait une place centrale. Nul ne pouvait, ne devait l’ignorer.
Il restait quelques heures pour peaufiner l’affaire, mais deux choses étaient désormais inscrites en lettres sanglantes dans son esprit : une action d’envergure se mettait en place, et les trois coups étaient pour ce soir-là.
Quand il remonta dans son break Ford gris métallisé, seul un détail lui résistait encore.
Autoroute A 72,14 H 30.
J’étais comme un fou au volant de ma nouvelle acquisition. Cette petite 4L marchait du tonnerre de dieu. Comme avec les précédentes, le compteur annonçait fièrement 120 kilomètres à l’heure sur cette partie descendante de la voie rapide reliant Andrézieux à St Etienne. Là même où avait été construite la première voie de chemin de fer en France. Il devenait de plus en plus difficile de dénicher ce genre de véhicule en état de marche, et pourtant, je ne me voyais pas au volant d’autre chose ! Pour lever le capot d’un tel engin, pas besoin d’être ingénieur en informatique, et, sur la neige, il n’y avait guère que la célèbre 2CV pour concurrencer ces braves Renault.
Bref, j’étais content, et attentif au moindre tressautement du moteur, ce qui, je dois le reconnaître, présente bien des avantages thérapeutiques... En effet, pendant ce temps, je ne pensais pas à autre chose, et pour moi, ça valait certainement mieux. Depuis que j’avais soufflé quarante bougies, un mois plus tôt, j’avais une certaine tendance à constater avec amertume que ma vie valait principalement par ce qui s’était déjà passé... Un bel avenir derrière soi en quelque sorte ! L’avenir, le vrai justement, ne s’annonçait pas réellement exaltant. Le prochain achat de 4L, ce ne serait pas pour avant trois ou quatre ans, et d’ici là, il me faudrait bien trouver quelque chose pour m’occuper l’esprit.
La jeunesse, c’est la construction de la personnalité, ça prend pas mal la tête, et pas mal de temps. Ensuite, il faut se faire sa place dans la société, ou en dehors, d’ailleurs. C’est du boulot aussi. Ça aussi, ça occupe. Après, on a une dizaine d’années peinardes, qu’on passe à savourer ce qu’on a pu faire et à regretter ce qu’on a raté. En clair, on finit par s’enfermer dans le piège qu’on s’est fabriqué, tout seul comme un grand. Et me voilà, à quarante ans, sur une voie qui est censée être rapide... Pour ceux qui ne sont pas au volant d’une ancêtre atteignant le 120 en pleine descente, après plusieurs kilomètres d’élan. À guetter le doux bruit des pistons ! C’est sûr que ça vaut mieux que de se demander quand la neurasthénie nous rattrapera. Si elle ne nous a pas encore rattrapés !
Mes potes avaient un peu de mal à accepter qu’un prof à mi-temps puisse faire de la dépression. Surtout ceux dont la profession n’était pas spécialement valorisée ou présentait des caractères de pénibilité indiscutables. Pour eux, ça se passerait mieux pour moi si je pouvais me dégotter une petite nénette sympa avec qui faire un bout de chemin. Je ne comptais plus les soirées organisées en douce pour me faire découvrir —"Oh quelle surprise, tu es là !"— L’âme sœur. Je les appelais les hameçons. Avec liaison. Ou sans, d’ailleurs.
Pour moi, la question était définitivement réglée depuis la Fac. D’autant plus qu’on était parfois amenés à se croiser avec Alida Miler. Ou plutôt Alida Ougine, depuis une quinzaine d’années maintenant.
À ce propos, il fallait que je me remue un peu, si je voulais être prêt pour la réunion publique organisée par Victor, conseiller général, mari d’Alida, ancien bon camarade, avec qui l'on ne s’est jamais ni vraiment fâché ni vraiment réconcilié. Cette réunion, c’était à 20 heures à la Bourse du Travail de St Etienne.
Deux ou trois courses à faire, une bonne douche, et je serais prêt. Si je pouvais quand même, je regarderais aussi ce qui se passait du côté du réglage du carburateur. Problème de ralenti. Une voiture, c’est comme une vie, finalement : si ça n’avance pas, ça cale !